LES FATIGUES DU DIMANCHE, de Christiane Frenette

24/3/2014

 

J'ai lu il y a quelques semaines ce recueil de Christiane Frenette (pas tout à fait récent: il date de 1997). J'y ai découvert une poésie d'une rare puissance, douloureuse aussi, dans son évocation des souffrances qui grugent le bonheur des jours ordinaires. J'attendais de remettre la main dessus pour en parler, partager avec vous ce poème qui m'a énormément touché, parce que nos enfants nous quittent toujours, et que nous nous éloignons sans cesse de nos parents, dès la naissance, dès l'instant de la conception.

 

« Lettre aux enfants qui s’éloignent


l’image même de la mère
et les pas pour s’y rendre
mon envie de pleurer
ma chevelure pleine de terre
d’autres jours sont venus
calmes et trompeurs
avec des secousses de tornade
et des horizons si vastes
qu’ils empêchent de respirer
une autre clarté a surgi
une autre chaleur
d’autres vies se sont mises à bouger
pressées et chargées de flammes

 

vous avez ramené l’enfance
j’ai cessé d’interroger le ciel
nos vies ont commencé à parler
c’était l’époque des choses vraies
les étés n’en finissaient pas
de se laisser manger
nous vivions dans cette lueur
qui n’appartenait qu’à vous

 

je savais déjà
qu’il n’y aurait rien
ni avant ni après
seulement cette place
que vous veniez de me rendre

 

vous êtes venus
avec le souffle des fontaines
il n’y aura eu que cela
la douceur du soir sur vos épaules
votre entêtement à donner sens
à tout ce qui bouge

 

les jours ont fini par ressembler
à ce qu’on attendait d’eux

 

vous êtes venus ciels éclatés
dans le dénuement des nuits
nous avons ri nous n’avions jamais faim
le mépris roulait le long des murs
et vos visages effaçaient le désordre
prévoyaient même l’emplacement précis
des rides qui me viendraient

 

nous étions jeunes
l’avenir collait aux cheveux

 

dans vos mains le temps s’est réchauffé
vous êtes venus pour réparer
ce puits d’où l’on remonte une eau de canicule
la grille ouverte quand vient le soir
le fleuve son bleu rigide et ma vie

 

peut-être irez vous jusqu’au bout des images
mais déjà l’enfance vous échappe
aucun silence ne pourra retenir
votre fuite par mes veines blanches

 

d’abord vos lèvres ouvertes
l’âge des conquêtes effroyables
le feu dans vos yeux foudroyait
rien ne vous a résisté
les jardins les chats les hivers

 

puis vous avez glissé
vers des zones d’ombre
les premiers outrages
viennent vite sur la peau
les blessures étaient petites
mais brûlantes
le feu dans vos yeux a pâli
vous avez serré les lèvres

 

il n’y aura eu que cela
cette fragile présence
du bonheur et de la solitude
qui vous est dévolue et me hante

 

que restera-t-il de nous
plus tard beaucoup plus tard
quand certains soirs
au cœur d’une foule hérissée
ou sur le bord des falaises
ou dans une voiture sous la pluie
vos vies se mettront à craquer ?

 

que restera-t-il de cette lumière facile
qui suffisait à éclairer le regard ?

 

vous êtes venus avec des mains géantes
vous connaissiez déjà les détours
les mensonges
vous voilà maintenant
sur le pas de la porte
avec vos bagages qui tournent
au-dessus de vos têtes
comme pour effacer
la pâleur de mes yeux
et mes doigts sur vos joues

 

que peut-on dire aux enfants
sur le seuil des portes ?
que Sarajevo n’existe pas ?
que les chemins sont en mouvement
et l’on sait chaque fois lequel trahira ?
que l’amour est un tableau de Chagall ?

 

vous avez conquis des territoires immenses
rempli les outres
imposé d’autres lois
vous avez touché du doigt
des failles qui ne se sont plus rouvertes
puis vous avez délié ce qui tient l’enfance

 

je ne sais pas s’il reste
quelque chose à léguer
cet amour-là a tout pris
la rupture et le manque
comme le faste de l’abondance

 

je ne dirai rien
qui vous entraîne
par les mêmes chemins que moi

 

je ne donnerai rien
d’impossible à porter
sur votre dos

 

mon absence sera le dernier cadeau »

(p. 51-62)

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