LES FATIGUES DU DIMANCHE, de Christiane Frenette


J'ai lu il y a quelques semaines ce recueil de Christiane Frenette (pas tout à fait récent: il date de 1997). J'y ai découvert une poésie d'une rare puissance, douloureuse aussi, dans son évocation des souffrances qui grugent le bonheur des jours ordinaires. J'attendais de remettre la main dessus pour en parler, partager avec vous ce poème qui m'a énormément touché, parce que nos enfants nous quittent toujours, et que nous nous éloignons sans cesse de nos parents, dès la naissance, dès l'instant de la conception.

« Lettre aux enfants qui s’éloignent

l’image même de la mère et les pas pour s’y rendre mon envie de pleurer ma chevelure pleine de terre d’autres jours sont venus calmes et trompeurs avec des secousses de tornade et des horizons si vastes qu’ils empêchent de respirer une autre clarté a surgi une autre chaleur d’autres vies se sont mises à bouger pressées et chargées de flammes

vous avez ramené l’enfance j’ai cessé d’interroger le ciel nos vies ont commencé à parler c’était l’époque des choses vraies les étés n’en finissaient pas de se laisser manger nous vivions dans cette lueur qui n’appartenait qu’à vous

je savais déjà qu’il n’y aurait rien ni avant ni après seulement cette place que vous veniez de me rendre

vous êtes venus avec le souffle des fontaines il n’y aura eu que cela la douceur du soir sur vos épaules votre entêtement à donner sens à tout ce qui bouge

les jours ont fini par ressembler à ce qu’on attendait d’eux

vous êtes venus ciels éclatés dans le dénuement des nuits nous avons ri nous n’avions jamais faim le mépris roulait le long des murs et vos visages effaçaient le désordre prévoyaient même l’emplacement précis des rides qui me viendraient

nous étions jeunes l’avenir collait aux cheveux

dans vos mains le temps s’est réchauffé vous êtes venus pour réparer ce puits d’où l’on remonte une eau de canicule la grille ouverte quand vient le soir le fleuve son bleu rigide et ma vie

peut-être irez vous jusqu’au bout des images mais déjà l’enfance vous échappe aucun silence ne pourra retenir votre fuite par mes veines blanches

d’abord vos lèvres ouvertes l’âge des conquêtes effroyables le feu dans vos yeux foudroyait rien ne vous a résisté les jardins les chats les hivers

puis vous avez glissé vers des zones d’ombre les premiers outrages viennent vite sur la peau les blessures étaient petites mais brûlantes le feu dans vos yeux a pâli vous avez serré les lèvres

il n’y aura eu que cela cette fragile présence du bonheur et de la solitude qui vous est dévolue et me hante

que restera-t-il de nous plus tard beaucoup plus tard quand certains soirs au cœur d’une foule hérissée ou sur le bord des falaises ou dans une voiture sous la pluie vos vies se mettront à craquer ?

que restera-t-il de cette lumière facile qui suffisait à éclairer le regard ?

vous êtes venus avec des mains géantes vous connaissiez déjà les détours les mensonges vous voilà maintenant sur le pas de la porte avec vos bagages qui tournent au-dessus de vos têtes comme pour effacer la pâleur de mes yeux et mes doigts sur vos joues

que peut-on dire aux enfants sur le seuil des portes ? que Sarajevo n’existe pas ? que les chemins sont en mouvement et l’on sait chaque fois lequel trahira ? que l’amour est un tableau de Chagall ?

vous avez conquis des territoires immenses rempli les outres imposé d’autres lois vous avez touché du doigt des failles qui ne se sont plus rouvertes puis vous avez délié ce qui tient l’enfance

je ne sais pas s’il reste quelque chose à léguer cet amour-là a tout pris la rupture et le manque comme le faste de l’abondance

je ne dirai rien qui vous entraîne par les mêmes chemins que moi

je ne donnerai rien d’impossible à porter sur votre dos

mon absence sera le dernier cadeau » (p. 51-62)

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