LA VIE HABITABLE, de Véronique Côté

9/12/2014

« On nous a clairement indiqué que le meilleur serait pour les durs, que les doux parmi nous se feraient dévorer. Nous avons tenté de résister, mais tout nous scandait de nous rendre à l'évidence, de cotiser à nos REER, d'arrêter d'être curieux, de ne surtout pas remettre en cause les prédictions des spécialistes, de cesser de faire du tapage, de penser moins, si possible, de penser plus bas, plus comme tout le monde, question de faire rouler cette économie dont nous craignons tant qu'elle se mette à faire autre chose que de nous passer sur le corps jour après jour.

C'est là, mis face à tout ces épouvantails (récession, déficit, crise, crash, appauvrissement, retraite impossible, mise en échec économique), que nous avons commencé à faire taire ce qui, en nous, refusait en tremblant. Ce qui, en nous, voyait dans cet individualisme forcené une forme particulièrement insidieuse de violence. C'est là que nous nous sommes mis à désavouer nos propres réflexes, vigoureux mais soudainement devenus suspects. C'est là que nous avons appris à rentrer dans le rang et à obéir à cette machination du plus fort, à cette prospérité obligée, à cette austérité de retranchés.

La poésie est une lueur fragile. On nous a appris à réfuter notre propre vulnérabilité, à la considérer comme une tare, un handicap, alors même qu'elle est le plus sûr moyen dont nous disposons pour ne pas nous égarer. Puisque cette route est la nôtre, continuons à marcher, mais rappelons la poésie. Elle est toute proche. Ramenons-la dans nos vies. Rameutons nos instincts, rameutons-nous. »

(p. 86-87)

Partager sur Facebook
Partager sur Twitter
Aimer cette publication
Please reload

À la une

HOMO SAPIENNE, de Niviaq Korneliussen

8/1/2018

1/3
Please reload

Publications récentes