À NOS AMIS, du Comité invisible

30/4/2015

« Le discours de la crise est chez les néolibéraux un double discours − ils préfèrent parler, entre eux, de “double vérité”. D’un côté, la crise est le moment vivifiant de la “destruction créatrice”, créatrice d’opportunités, d’innovations, d’entrepreneurs dont seuls les meilleurs, les plus motivés, les plus compétitifs survivront. […] De l’autre côté, le discours de la crise intervient comme méthode politique de gestion des populations. La restructuration permanente de tout, des organigrammes comme des aides sociales, des entreprises comme des quartiers, est la seule façon d’organiser, par un bouleversement constant des conditions d’existence, l’inexistence du parti adverse. La rhétorique du changement sert à démanteler toute habitude, à briser tous les liens, à désarçonner toute certitude, à dissuader toute solidarité, à entretenir une insécurité existentielle chronique. Elle correspond à une stratégie qui se formule en ces termes : “Prévenir par la crise permanente toute crise effective”. Cela s’apparente, à l’échelle du quotidien, à la pratique contre-insurrectionnelle bien connue du “déstabiliser pour stabiliser”, qui consiste pour les autorités à susciter volontairement le chaos afin de rendre l’ordre plus désirable que la révolution. Du micro-management à la gestion de pays entiers, maintenir la population dans une sorte d’état de choc permanent entretient la sidération, la déréliction à partir de quoi on fait de chacun et de tous à peu près ce que l’on veut. […] C’est de n’avoir pas compris que la “crise” n’était pas un fait économique, mais une technique politique de gouvernement que certains se sont ridiculisés en proclamant à la hâte, avec l’explosion de l’arnaque des subprimes, la “mort du néolibéralisme”. Nous ne vivons pas une crise du capitalisme, mais au contraire le triomphe du capitalisme de crise. “La crise” signifie : le gouvernement croît. Elle est devenu l’ultima ratio de ce qui règne. La modernité mesurait tout à l’aune de l’arriération passée à laquelle elle prétendait nous arracher ; toute chose se mesure dorénavant à l’aune de son proche effondrement. […] La crise présente, permanente et omnilatérale, n’est plus la crise classique, le moment décisif. Elle est au contraire fin sans fin, apocalypse durable, suspension indéfinie, diffèrement efficace de l’effondrement effectif, et pour cela état d’exception permanent. La crise actuelle ne promet plus rien ; elle tend à libérer, au contraire, qui gouverne de toutes contraintes quand aux moyens déployés. »

(p. 22-25)

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