À NOS AMIS, du Comité invisible

« Tant qu’être de gauche voudra dire : dénier l’existence de vérités éthiques, et substituer à cette infirmité une morale aussi faible qu’opportune, les fascistes pourront continuer à passer pour la seule force politique affirmative, étant les seuls à ne pas s’excuser de vivre comme ils vivent. Ils iront de succès en succès, et continueront de détourner contre elles-mêmes l’énergie des révoltes naissantes. Peut-être tenons-nous là aussi la raison de l’échec, sans cela incompréhensible, de tous les “mouvements contre l’austérité” qui, alors qu’ils devraient dans les conditions actuelles embraser la plaine, en restent en Europe à leur dixième lancement poussif. C’est que la question de l’austérité n’est pas posée sur le terrain où elle se situe véritablement : celui d’un brutal désaccord sur ce que c’est que vivre, que vivre bien. […] Ce qui se passe actuellement, ce n’est pas juste que certains veulent imposer à d’autres une austérité économique dont ceux-ci ne veulent pas. C’est que certains considèrent que l’austérité est, dans l’absolu, une bonne chose, tandis que les autres considèrent, sans vraiment oser le dire, que l’austérité est, dans l’absolu, une misère. Se borner à lutter contre les plans d’austérité, c’est non seulement ajouter au malentendu, mais de surcroît être assuré de perdre, en admettant implicitement une idée de la vie qui ne nous convient pas. Il ne faut pas chercher ailleurs le peu d’entrain des “gens” à se lancer dans une bataille perdue d’avance. Ce qu’il faut, c’est plutôt assumer le véritable enjeu du conflit : une idée protestante du bonheur − être travailleur, économe, sobre, honnête, diligent, tempérant, modeste, discret − veut s’imposer partout en Europe. Ce qu’il faut opposer aux plans d’austérité, c’est une autre idée de la vie, qui consiste, par exemple, à partager plutôt qu’à économiser, à converser plutôt qu’à ne souffler mot, à se battre plutôt qu’à subir, à célébrer nos victoires plutôt qu’à s’en défendre, à entrer en contact plutôt qu’à rester sur sa réserve. On ne mesure pas la force qu’a donnée aux mouvements indigènes du sous-continent américain le fait d’assumer le buen vivir comme affirmation politique. D’un côté, cela trace un contour net de ce pour quoi et de ce contre quoi on lutte ; de l’autre, cela ouvre à la découverte sereine des mille autres façons dont on peut entendre la “vie bonne”, façons qui pour être différentes n’en sont pas pour autant ennemies, du moins pas nécessairement. » (p. 50-52)

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© 2018 par Gabriel Marcoux-Chabot