SCÈNES DE CHAQUE JOUR, d'Albert Laberge

31/8/2017

« Le soir, lorsque le vestibule des lupanars s'éclaire de l’éclat des ampoules électriques et semble inviter le passant à entrer goûter la violente et brutale joie d’acheter et de posséder un corps inconnu, des détraqués, le sexe en émoi, le cerveau rongé par des désirs lubriques, font halte devant ces refuges du vice et, plantés au bord du trottoir, de l’autre côté de la rue, interrogent le mystère des maisons closes.


De loin, ils cherchent à deviner le fidèle qui pénétrera dans le temple des joies charnelles. Ils sont agités de ses fièvres, ils brûlent de ses ardeurs. Ils le regardent gravir les degrés du perron et le coup de sonnette qu’il donne, résonne dans leur poitrine. Et lorsque la porte s’entr’ouvre pour recevoir le visiteur, tout leur être vibre à la brève vision qui s’offre à eux. Ils cherchent à entrevoir une figure, un coin de chair, à saisir un son de voix, un mot.

Leurs regards dardés devant eux sont des vrilles qui percent les murs et pénètrent le secret des alcôves. Oppressés, haletants, les artères en feu, bêtes en rut, ils assistent en imagination aux rites qui s’accomplissent dans les chambres en face d’eux et ils se saoûlent de visions de stupre. Ils regardent s’éloigner le mâle assouvi qui sort et s’éloigne d’un pas lourd, mais leur regard capte d’un coup d’oeil la physionomie, le geste et l’attitude du nouvel arrivant qui sonne et qui pénètre à son tour dans l’asile des sans amour. Et consumés par la fièvre et le désir, ces Lazarre de la luxure plantés au bord du trottoir, en face des lupanars, se rassasient des miettes de joie que donnent une porte qui s’entr’ouvre pendant trois secondes, une forme féminine aperçue un instant et quelques notes de musique entendues.

Les heures fuient. La nuit enveloppe la ville. Las, tourmentés, la chair malade, ils regagnent lentement, les mains dans les poches, la chambre sordide, le matelas solitaire, l'oreiller complaisant que, dans les ténèbres, ils étreindront éperdument, dans un spasme. »

(p. 84-85)

Partager sur Facebook
Partager sur Twitter
Aimer cette publication
Please reload

À la une

HOMO SAPIENNE, de Niviaq Korneliussen

8/1/2018

1/3
Please reload

Publications récentes